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La Révolution Française à Nogent le Rotrou

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La Révolution Française à Nogent le Rotrou
  • Nogent-le-Rotrou et son district durant la Révolution française avec des incursions dans les zones voisines ( Sarthe, Orne, Loir-et-Cher voire Loiret ). L'angle d'attaque des études privilégie les mouvements sociaux et les archives locales et départemental
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11 février 2016

Jacques Pierre Michel Chasles ( 23 ) : maire de Nogent-le-Rotrou, conventionel, Montagnard, prêtre défroqué...

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Chasles : L'Ami du Peuple ( 2 ) : Le peuple et la démocratie.

Dès les premiers numéros de son nouveau journal, Chasles précisait ces idées politiques en définissant ce qu’il entendait par peuple et démocratie.  Ainsi pouvons-lire dès le numéro 1, paru le 29 fructidor an II ( 15 septembre 1794 ) :

« Je ne discute point la liberté de la presse, j’en use. Je ne me dis point courageux, mon titre l’est assez. Je ne promets point, j’agis […] Dans une démocratie pure, et telle que sera bon grés mal grés, la république françoise, je ne vois que le Peuple. ( Par PEUPLE j’entends tout ce qui ne peut pas exister sans le secours et le produit du travail. ) Je veux que  tout se fasse par le Peuple et pour le Peuple, que tout se rapporte immédiattement, exclusivement au Peuple ; enfin, que le bonheur général ne soit autre que celui de la masse ouvrière et peu aisée que j’appelle LE PEUPLE ! »[1]

Dans le troisième numéro, daté du 4 vendémiaire an III ( 25 septembre 1794 ), il revenait sur ce thème :

« Il n’y a que le Peuple, c’est-à-dire la classe ouvrière, la masse des sans-culottes, et la nation tout entière, excepté le million de Dubois-Crancé, qui n’ait pas encore dit : La Révolution est finie. Quand le Peuple le dira-t-il ? Je l’ignore. C’est aux législateurs, aux hommes qui gouvernent, à remplir prochainement et complettement l’attente des sans-culottes, et à les faire jouir, à l’ombre d’une législation et d’institutions populaires, de la prospérité que leur promet la constitution de 93, la plus parfaite qui soit sortie de la main des hommes. »[2]

Le 7 vendémiaire an III ( 28 septembre 1794 ), il écrivait :

« Quel est le but de notre Révolution ? De protéger par une législation impartiale, mais populaire, le foible contre le fort, le pauvre contre le riche, l’homme honnête et laborieux contre l’oisif et misérable rentier […]. »[3]

Dans son numéro 5, du 12 vendémiaire an III ( 3 octobre 1794 ), il dénonçait la vision du peuple portée par l’essentiel des réacteurs :

«  Le peuple, aux yeux de bien des gens, est né pour le travail et l’esclavage, pour la misère et l’ignorance. Végéter en cultivant la terre, en exerçant les arts les plus utiles, voilà son lot. S’il s’avise de penser, de raisonner, de sentir, de réclamer ses droits d’homme et de citoyen, de parler d’égalité, c’est un fou qu’on garotte, un audacieux qu’on réprime, un rebelle qu’on punit, un perturbateur public qu’on fusille impitoyablement. Ce n’est pas ainsi que vous parliez du peuple, que vous le traitiez, dans le cours de la révolution, vous qui vous déclarez solennellement aujourd’hui ses ennemis et vous croyez ses maîtres. »[4]

Dans son numéro 10, daté du 14 brumaire an III ( 4 novembre 1794 ), Chasles décrivait le régime de l’an II en ces termes :

« Un nouvel esprit public s’empare de la France : esprit de dévouement et de démocratie, de vigilance et d’audace, de force et de sévérité, de terreur… mais de terreur légale et nécessaire, qui a étonné et subjugué l’Europe, enfanté des prodiges, crée des héros, organisé, affermi et honoré la république. C’est cet esprit qui a sauvé la France…Il est prêt à renaître, pour la sauver encore. »

 Sur les événements du 9 thermidor an II, il en appelait au jugement de la postérité : « Laissons à la postérité le soin de débrouiller ce phénomène politique qui nous a tous jettés dans la stupéfaction ou le délire. »

Quant au régime thermidorien, il le définissait comme le triomphe de l’aristocratie : « L’aristocratie tient les patriotes dans l’oppression depuis le 10 thermidor.»[5]

Chasles développa à nouveau cette dernière idée dans les numéros 12 et 13 de son journal datés des 5  et 10 frimaire an III ( 25 et 30 novembre 1794 ) :

« Depuis le 10 thermidor, les aristocrates ont complètement bouleversé l’esprit et l’opinion publique. Les choses en sont à un tel point que l’horreur qu’on avoit pour les rois, les prêtres, les nobles, les émigrés et pour les aristocrates en général, ne pèse plus aujourd’hui que sur les patriotes, le peuple et la révolution. Parler du peuple avec respect et intérêt, c’est une flagornerie ; rendre hommage à son patriotisme, c’est insulter les honnêtes gens ; réclamer ses droits, défendre sa cause, le reconnaître pour l’unique et légitime souverain, c’est attaquer le gouvernement, c’est faire la contre-révolution, c’est le plus grand des crimes. »[6]

Dans le numéro précédent, le 12 novembre 1794, il dénonçait la nouvelle aristocratie, celle de l’honorable million, faisant au passage la distinction entre peuple et public :

«  Au moment où sous les yeux de l’égalité naissante, une classe d’hommes s’élèvent au dessus du peuple, ne falloit-il pas rappeler cette vérité de calcul, qu’aujourd’hui le peuple, ou la classe ouvrière, est au public, - l’honorable million, - ce qu’était en 88 le tiers état aux ordres privilégiés ? Il n’existe plus, je le sais, de privilèges ni d’ordres ; mais qu’importe au peuple le changement des noms, des hommes et du régime, si sous des formes et des dénominations nouvelles, de nouveaux dominateurs le méprisent, l’humilient et l’enchaînent ? »[7]

Dans son journal, Chasles insistait longuement sur l’antagonisme des « classes », entre la « classe ouvrière »[8] et les pauvres, qu’il réunissait sous le terme de sans-culotte, et la bourgeoisie, idées que l’on retrouve également dans ses courriers aux sans-culottes de Nogent-le-Rotrou. Il en concluait que ces deux « classes » ne pouvaient avoir les mêmes intérêts politiques, allant jusqu’à affirmer que c’était au législateur de se faire le porte-parole de la sans-culotterie ou de la bourgeoisie. Pour lui la véritable démocratie, ayant été réalisée en l’an II,  résulterait d’une sorte de compromis entre les sans-culottes et les jacobins. Ce que résumait assez bien un prospectus-affiche apposé sur les murs de Paris fin vendémiaire an III ( mi-octobre 1794 ) :

«  Il y a  quelque courage à se dire l’Ami du Peuple et le continuateur de Marat, dans un moment où les idées les moins populaires sont accueillies avec enthousiasme et les principes de Marat repoussés avec horreur. Il y a du courage à défendre une cause (celle du peuple, des principes et de la vérité ) que bien des gens croient désespérée. C’est publiquement, dans les carrefours et sur les toits, que vous entendez dire : «  Plus de 31 mai, à bas la montagne ! Le peuple est fait pour travailler et non pour gouverner, pour obéir et non pour dominer ». On a reproduit à la Convention le blasphème des Cazalès, des Maury, qu’un million de riches devoit faire la loi à 25 millions d’hommes actifs sobres et vertueux. La lutte est engagée. Les partis sont en présence. L’aristocratie, quoi qu’on en dise, ne fut jamais si audacieuse, ni le patriotisme si vivement assailli. Ce n’est pas l’ancien régime qu’on cherche à ramener. Peu de gens veulent un roi. Nobles et prêtres sont généralement abhorrés. La république une et indivisible a de chauds et nombreux partisans. Le besoin de se rallier autour de la Convention est universellement senti. Quel est donc le point de difficulté ? La démocratie pure, telle qu’elle est sanctionnée par la constitution de 93. Il étoit aisé de prévoir que l’égalité, qui fait la base de cette admirable constitution, ne s’établiroit pas sans obstacles. Elle s’établira pourtant. Car la nature la veut : et le peuple français a juré de ne servir d’autre code que celui de la nature. »[9]

La presse thermidorienne s’intéressait de près au journal de Chasles et à ses affiches. Le Courrier républicain, obscure feuille thermidorienne, daté du 25 vendémiaire an III ( 16 octobre 1794 ),  en dénonçant un financement occulte nous apprend du même coup que Chasles faisait placarder son  journal sous forme d’affiches par souci de se faire lire par les sans-culottes :

« […] Dans toutes les phases  de la Révolution, on a vu, au coin des rues, des journaux-affiches, dont les auteurs se sont toujours déclarés les patriotes par excellence, les seuls sages, les seuls purs, et qui, pour le faire croire, ont accusé de vénalité les écrivains qui ne donnaient pas pour rien aux passant la main d’œuvre des imprimeurs, leur temps et leur veilles.

Telle est encore la jonglerie d’un journal-affiche, qui paraît depuis environ deux mois, sous le titre de l’Ami du peuple ; ne serait-il pas permis aux journalistes et aux autres écrivains, à qui il reproche d’être vendus, de demander à l’imprimeur Lebois, chez qui on trouve ce journal, par quelle liste il est soudoyé ? Car bien certainement, ni cet imprimeur, ni l’auteur de l’Ami du peuple, ne donnent pour rien aux curieux deux ou trois mille affiches, qui coûtent environ 130 livres par numéro, sans compter la rétribution qui doit naturellement revenir au rédacteur.

Il est donc démontré, aussi évidemment que le jour, que le prétendu Ami du peuple est payé par quelque parti ou par quelque individu puissant ; car ce n’est ni un imprimeur ni un littérateur qui peuvent ainsi, cinq à six fois par décade, dépenser 130 livres pour instruire le peuple. Il est bon de révéler ces faits au public, afin qu’il ne se laisse plus abuser par une aussi impudente charlatanerie »[10]


[1] L’Ami du Peuple, n° 1, 29 fructidor  an II, pages 7 et 8 ( B N 8° Lc2 826-827. )

[2] L’Ami du Peuple, n°3, 4 vendémiaire  an III, page 8.

[3] L’Ami du Peuple, n°4, 7 vendémiaire  an III, page 2.

[4] L’Ami du Peuple, n°5, 12 vendémiaire  an III, page 6.

[5] L’Ami du Peuple, n°10, 14 brumaire  an III.

[6] L’Ami du Peuple, n°12, 5 frimaire  an III. P.6.

[7] L’Ami du Peuple, n°11, 22 brumaire  an III. P. 7-8.

[8] Même si la définition des « classes » est encore très floue chez lui comme chez ses contemporains, mais en l’an III, il n’est pas rare de rencontrer cette expression de « classe ouvrière ».

[9] Ce prospectus est cité dans Henri WELSCHINGER. Le journaliste Lebois et « l’Ami du peuple » ( an III- an VIII.  Paris : imp. A. Quantin, 1885. Pages 8 et 9.

[10] Cité dans Alphonse AULARD. Paris pendant la Réaction thermidorienne et sous le directoire. Paris, 1908. Tome , p. 174.

 

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